“La fin des faibles” ou le rap au service de la langue française (by Florence Sedaminou Muratet)

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Depuis la pandémie, je me suis mise à regarder la télévision. L’émission« la fin des faibles » propose à des artistes en herbe de la scène rap québécoise de performer devant un jury. J’ai moi-même été rappeuse plus jeune et je me laisse prendre au jeu. D’un côté, c’est très divertissant, mais d’un autre, l’émission me pose un sérieux problème quant à la représentation de la jeunesse et à l’usage exclusif du français dans le hip-hop québécois.

Source : image extraite de Télé-Québec

Un mal pour un bien, la distanciation physique et les différentes mesures sanitaires imposées pour ralentir l’impact de la Covid-19 m’ont fait découvrir certaines chaînes de la télévision québécoise. C’est en tombant par hasard sur l’émission musicale de Télé-Québec intitulée « la fin des faibles » que j’ai pris connaissance du milieu de la culture hip-hop québécoise et que je me suis remémoré l’époque où, adolescente, je rappais dans un groupe avec mon grand frère. Nous étions influencés par la culture hip-hop américaine des années 90 qui s’inscrit dans le courant noir américain avec de la musique soul, funk, jazz et electro (Taddei-Lawson, H. 2005). Dans l’histoire de la culture populaire, les années 90 ont été décisives pour la reconnaissance internationale du Hip-Hop en tant que style musical. Du rap conscient et politique de LL Cool J, Public Enemy, des Fugees au rap pop et novateur de Pharcyde, MC Hammer, Craig Mak, des TLC, Kris Kross et bien d’autres, la culture hip-hop s’est propagée dans les 4 coins du monde.  Ce phénomène a permis aux jeunes issus de quartiers populaires de s’identifier à un mouvement culturel urbain, mais aussi de partager des codes communs. Le hip-hop c’est un point de rencontre, un espace d’interaction qui s’extériorise à travers des formes artistiques échappant à tous les codes jusqu’alors existants. En cela, il a une fonction profonde de préservation et de métissage (Taddei-Lawson, H. 2005).

Source : image extraite du clip de Public Enemy

Le tout premier texte que j’ai écrit il y a plus de 20 ans illustre bien cette notion de métissage. Ce qui m’intéresse surtout ici, c’est la pluralité linguistique perçue dans le texte et véhiculée par la langue française :  

 « Faut qu’on s’barre à Poissy,
 J’embarque tout mon possy, 
 De Paname à Vitry, chui la gos, j’menjaillis
 Si tu sais pas c’est comment, va daba à Paris, 
 Puis si t’as pas toujours capter, c’est que ta tête là, est gâtée,
 Tout comme à la TV de ton daron, ça parle de bicrave et du tiercar, 
 Mais si tu veux bedave en dicton, Y’a pas drah, jvais pas te marave… » 

Je ne rentrerais pas dans la traduction du texte, mais on peut souligner la présence de nombreux termes qui n’appartiennent pas au registre officiel et courant de la langue française. On retrouve dans cet extrait, des termes inspirés de l’anglais (enjailler, possy), du créole ivoirien nouchi (daba), du français argotique (daron), du romani argotique (bicrave, marave), du verlan (tiecar), etc. Ce que j’aime le plus dans le hip-hop, c’est la liberté linguistique que permet le genre musical. Il reflète une culture populaire qui franchit avec aisance les frontières culturelles et politiques et se prête particulièrement bien au mélange des langues qui caractérise les sociétés contemporaines (Low & Sarkar, 2012). Le hip-hop a ce pouvoir de rendre les maux et le langage de la jeunesse venue des quartiers audibles à toutes les différentes strates de la société.

C’est un peu avec cet esprit et ces attentes que je me suis mise à regarder le premier épisode de l’émission « la fin des faibles » sur Télé-Québec. Le titre est une traduction littérale de « The End Of The Weak (EOW) », une compétition de rap née aux États-Unis il y a plus de 20 ans qui promeut les talents hip-hop émergents des quartiers populaires. La production québécoise invite les participants à rapper, improviser et performer a capella avec comme prérequis une utilisation exclusive de la langue française dans leur texte. L’animateur, Pierre-Yves Lord explique d’ailleurs que la compétition tend le micro aux rappeurs et rappeuses qui s’appuient sur leur talent pour faire rimer rap et langue française.

Cela dit, au fur et à mesure de la diffusion, j’ai senti comme un malaise auprès du présentateur lui-même, qui a justifié dès le début de la compétition qu’il allait faire usage de termes anglophones propres à la culture du rap afin de ne pas trop altérer la culture hip-hop présentée aux téléspectateurs. Il s’excuse même en disant « oreilles sensibles », je vais parler du flow, de skills et de freestyle. Le malaise venait aussi des participants, qui s’excusaient d’utiliser des termes anglophones dans leur texte. Pourrait-on arrêter de s’excuser? Nous parlons de hip-hop s’il vous plaît. Depuis mon arrivée au Québec, j’ai tout de suite pris conscience des revendications linguistiques de la population québécoise minoritaire dans le vaste territoire canadien anglophone. Je comprends aussi que la Charte de la langue française ou la « Loi 101 » votée en 1977 a été une mesure stratégique de conservation de la langue française au Québec. Je conçois donc que dans un esprit de souci de promouvoir le français à tout prix, une émission comme « la fin des faibles » agit comme un véritable ambassadeur de la langue française auprès de la jeunesse québécoise. J’ai comme l’impression que des décideurs se sont posés la question de ce à quoi s’intéressent les jeunes et ont créé une recette hip-hop à la sauce exclusivement francophone en se disant : « si on met du français à toutes les sauces, la jeunesse va finir par l’utiliser ». Cela me fait penser au portrait sociolinguistique de la culture hip-hop de Montréal dressé par Mela Sarkar et son équipe de recherche de l’Université McGill. Dans « Ousqu’on chill à soir ? », l’équipe de chercheurs confrontait les défenseurs de la « Québéquicité », c’est-à-dire être blanc et parler français avec l’accent approprié, aux pratiques multilingues qui caractérisent la communauté hip-hop montréalaise (Sarkar, 2008).  L’aspect linguistique du « parler français avec l’accent approprié » de la « Québéquicité » transparaît assez fortement dans « la fin des faibles » et, selon moi, police le message prédominant que la culture hip-hop expose. Comme je tentais de l’illustrer avec le premier couplet de mon texte de rappeuse des années 90, la langue utilisée, le français, me permettait de véhiculer la richesse d’un vécu multiculturel au sein d’une communauté immigrante venue d’Afrique, d’Europe de l’Est, d’Europe du sud et d’Asie. Parler et rapper apparaissaient même comme deux activités analogues où la spontanéité (facilitée par le langage de tous les jours) était plus importante que le respect des normes langagières (Ghio, 2014). Ainsi, imposer l’usage unique du français dans un genre musical tel que le hip-hop ne fait que renforcer le clivage linguistique qui centralise le débat autour du duel français/anglais. Cela nous fait, non seulement passer à côté des pratiques langagières extrêmement variées de la jeunesse québécoise (Lamarre et al. 2002; Meintel 2005), mais soustrait d’autant plus le message multiculturaliste valorisé par le hip-hop. La « fin des faibles » était une occasion de promouvoir le brassage culturel québécois comme ce que je retrouve chez tant d’artistes de la scène du rap québ tels que Fouki ou Webster. De plus, n’oublions pas que tout au long du XVIIe siècle, des colons sont venus de France, pour la plupart (mais pas tous !), particulièrement des régions de l’Ouest et du Nord-Ouest ainsi que de la région parisienne, et avaient comme langue maternelle divers dialectes d’oïl ou, pour certains, des dialectes d’oc, voire des langues non gallo-romanes comme le breton, le portugais ou encore l’allemand (Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec de l’Office québécois de la langue française, 2008). C’est comme si nous avions oublié que notre langue est vivante. On peut laisser le français évoluer, mais s’il se rapproche trop de l’anglais, on érige des murs au nom de la pureté et de la francité (Vachon, 1968) de la langue.

J’aurais voulu découvrir dans « la fin des faibles », le français québécois de la street. J’aurais voulu que les participants nous racontent leur quotidien, ce qu’ils vivent avec leurs propres mots, sans qu’ils aient à s’excuser de quoi que ce soit. J’aurais voulu prendre le pouls linguistique de la jeunesse québécoise et me rendre compte qu’elle aime sa langue parce qu’elle peut la manier en toute liberté, qu’elle joue avec, invente des mots. J’aurais voulu aussi voir des artistes en herbe qui affichent un plurilinguisme assumé. Parce que c’est tout cela qui fait la beauté du Québec et parce que c’est aussi en cela que la langue française sera valorisée, car elle permettra de faire le lien entre toutes ces langues du Québec qui devraient être célébrées.

Références

Ghio, B. (2014). Le rap français et la langue française : antinomie ou attraction ?. Retrieved 27 March 2021, from https://www.fabula.org/lht/12/ghio.html

Lamarre, P., Paquette, J., Kahn, E., & Ambrosi, S.  (2002)  Multilingual Montreal: Listening in on the language practices of young Montrealers.  Canadian Ethnic Studies 34/3. Gale Academic OneFile. Accessed 8 Apr. 2021.

Low, B., & M. Sarkar.  (2012). Le plurilinguisme dans les arts populaires, un terrain inexploré? L’étude du langage mixte du rap montréalais en guise d’exemple. Kinéphanos, 3(1), 20-47. http://www.kinephanos.ca/2012/rap-montrealais/

Meintel, D. & Kahn, E. (2005). De génération en génération : identités et projets identitaires de Montréalais de la « deuxième génération ». Ethnologies, 27(1), 131–163. https://doi.org/10.7202/014025ar

Sarkar, M. (2008). « Ousqu’on chill à soir? » Pratiques multilingues comme stratégies identitaires dans la communauté hip-hop montréalaise. Diversité urbaine, 27–44. https://doi.org/10.7202/019560ar

Taddei-Lawson, H. (2005). Le mouvement hip-hop. Insistance, (1), 187-193.

Vachon, G.-A. (1968). La « Francité ». Études françaises, 4(2), 117–117. https://doi.org/10.7202/036315ar

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