Une enfant bilingue? Sera que tem isso na minha casa? (by Caroline Dault)

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L’autre soir, au souper, alors que nous recevions des amis et leur fils, j’ai eu la chance de participer au dialogue suivant :

Leur fils, six ans : « Moi, j’suis con. »

Moi : « Comment ça, t’es con? »

Leur fils : « À l’école, ils disent que je suis con. »

Moi : « Qui dit ça? »

Leur fils : « Ben, les autres. »

Moi : « Ah bon? Pourquoi? »

Leur fils : « Ben dans les jeux je fais toute sorte d’affaires. Je me mets la tête en bas, je grimpe sur le dessus des jeux… »

Moi : « Ah!!! Je comprends. Tes amis se trompent de mot. Je pense qu’ils veulent dire que tu es courageux, téméraire, que tu n’as peur de rien… »

Ma fille de cinq ans : « Non, non. C’est pas ça. Ce que tes amis veulent dire, c’est que t’es audacieux. »

Elle avait raison, ma petite sauterelle. Et cet exemple n’en est qu’un parmi tant d’autres de sa maitrise de la langue française, de sa grammaire, des nuances de son vocabulaire. À cinq ans, elle manie la langue avec davantage de grâce et d’agilité que bien des adultes, a une intuition grammaticale impressionnante et une conscience phonologique largement plus développée que les autres enfants de son âge. Il faut dire que cette aisance linguistique était prédictible. D’une part, elle avait déjà, vers 12 mois, un vocabulaire impressionnant et faisait usage d’une syntaxe complexe vers deux ans et demi : « Maman, peux-tu mettre de la musique pour que je puisse danser ? » D’autre part, la pomme n’est pas tombée tellement loin de l’arbre. Je suis moi-même prof de français, amoureuse de la langue, du mot juste, de la parfaite tournure de phrase. D’ailleurs, ma mère me dit souvent à quel point cette enfant me ressemble. Comme elle, je me suis démarquée très jeune par ma maitrise de la langue. Vers huit ans, je commençais à écrire des poèmes et à participer à des concours littéraires. Ma maitrise de la langue me permettait d’être remarquée, et ça me plaisait.

C’est aussi son cas. On se ressemble. Et ça nous plait, à toutes les deux.

Sauf que.

Sauf que ma fille est bilingue. Son papa est lusophone. Quand je l’ai connu, il y a déjà neuf ans, je me suis aussitôt mise au portugais. Tous les lundis soir, pendant quelques mois, je passais trois heures sous les néons d’une salle de classe pour apprendre sa langue. Je savais déjà que c’était l’homme de ma vie. Quelques mois plus tard, quand j’ai déménagé au Brésil, la famille et les amis de mon homme ont été ravis que je puisse rapidement communiquer avec eux. Je me disais : « Je refuse que le portugais devienne un code secret entre mon amoureux et nos futurs enfants, alors je veux le maitriser aussi bien que possible. » Et j’ai réussi. C’est ironique.

C’est ironique parce que notre borboletinha, elle, refuse catégoriquement de parler portugais. Jusqu’à ses deux ans, elle développait pourtant avec enthousiasme, en parallèle, ses deux langues. « Où est vovó? », « Foi comprar manga », répondait-elle, lors d’un séjour au Brésil. Puis un jour, plus rien. Elle ne voulait plus dire un mot en portugais, si ce n’est pour corriger mon accent tonique sur feijoada : « Pas feijoda, maman, feijoada. ». À deux ans et demi, alors qu’elle possédait un français hors du commun pour son âge, ma fille ne parlait plus portugais.

Je me suis demandé si nous avions fait tout ce qu’il fallait pour soutenir notre fille dans son bilinguisme émergent. Fred Genesee, lors de sa plénière à EducLang la semaine dernière, nous disait que le développement bilingue d’un enfant pouvait être affecté par trois grands facteurs : la quantité, la qualité et la cohérence de l’input dans chaque langue. Ces conditions ne sont-elles pas toutes remplies chez nous? Papa lui parle en portugais 90 % du temps, et bien que je m’adresse plutôt à elle en français, elle m’entend aussi parler portugais tous les jours avec son père. Et puis il y a les grands-parents au Brésil, avec qui nous facetimons (du verbe facetimer – utiliser Facetime… soyons créatifs!) toutes les fins de semaine et qui nous rendent visite une ou deux fois par année. Son parrain et les autres amis, qui sont venus à quelques reprises, plongeant la maison dans le portugais à coup de deux semaines. L’éducatrice brésilienne, avec qui elle a passé plus de temps qu’avec nous, pendant un an. L’input est suffisant puisqu’elle comprend tout. Elle comprend tout, mais elle ne dit rien.

Des pistes de réponses

Si je suis passée par le niveau de compétence en français de ma fille avant d’arriver à sa connaissance plutôt passive du portugais, c’est que je soupçonne les deux d’être intimement liés. Se pourrait-il que ma florzinha soit si valorisée par son habile maitrise du français qu’elle refuse de parler le portugais pour ne pas se mettre à risque? Serait-elle consciente que sa maitrise du portugais ne lui permet pas, du moins pour l’instant, de s’exprimer avec la même grâce, avec la panoplie de nuances que son vocabulaire en français lui offre? Serait-elle gênée à l’idée de faire des erreurs, ce qui ne lui arrive pratiquement jamais en français?

Par ailleurs, à la maison, nous utilisons mollement le one parent, one language, pas parce que nous y croyons davantage qu’à un autre modèle multilingue, mais plutôt parce que nous avons tous les deux envie que notre usage linguistique avec elle reflète qui nous sommes – ce qui se fait assurément plus facilement dans nos L1 respectives. Or, De Houwer (2007) et Yamamoto (2001) soulignent que dans le cas d’une langue minoritaire, l’enfant a davantage de chances de développer un bilinguisme actif si les deux parents parlent cette langue à la maison. Notre multilinguisme familial tel que nous le pratiquons en ce moment pourrait donc également expliquer la situation.

Et si je me mettais à parler portugais avec ma fille, moi aussi? Cette pratique pourrait l’amener à s’exprimer dans cette langue éventuellement… Mais quel impact cela aurait-il sur la richesse de son français?

Le multilinguisme familial n’est pas un casse-tête que chez nous. Catherine Levasseur, Ph. D., a parlé de l’éducation multilingue de sa propre fille ici et ici, et Mela Sarkar, Ph. D., a parlé de celle de ses petits-enfants ici. J’ai moi-même un deuxième enfant, un garçon de deux ans et demi, qui accepte beaucoup plus facilement le portugais que sa grande sœur. Et avec vos enfants bilingues, ça se passe comment?

Références

De Houwer, A. (2007). Parental language input patterns and children’s bilingual use. Applied Psycholinguistics, 28, 411-24.

Yamamoto, M. (2001). Language use in interlingual families: A Japanese-English sociolinguistic study. Cleavedon, UK: Multilingual Matters.

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