Crise, opportunité et le monde qui me tombe sur la tête, ou la relativité linguistique redécouverte (by Florence Sedaminou Muratet)

Guernica, Pablo Picasso, 1937

« Si différentes langues influencent notre esprit de différentes manières, ce n’est pas à cause de ce que notre langue nous permet de penser, mais plutôt à cause de ce à quoi elle nous oblige à penser habituellement. »

Guy Deutscher, linguiste, 2016

Le monde traverse actuellement une période difficile depuis la propagation du Covid-19. Le martèlement incessant des annonces médiatiques relatant le nombre de cas avérés et le nombre de décès, ainsi que l’impact des règles de distanciation sociale sur l’économie mondiale, occasionne chez les gens de l’angoisse, de l’incertitude et de l’insécurité. Nous faisons face à une crise sanitaire qui va indéniablement marquer les esprits. C’est dans ce climat anxiogène, qui nous pousse au bord du gouffre et nous impose la résilience, qu’a émergé mon questionnement sur le ” relativisme linguistique ” (Whorf, 1956). J’ai fait une découverte sémantique sur la manière dont les langues que je parle agissent sur la perception que j’ai de la crise du coronavirus et donc sur mon moral. 

Des recherches récentes ont en effet révélé que notre langue maternelle façonne nos habitudes de pensée et notre expérience de nombreuses manières (Boroditsky, 2011). Parmi les 7100 langues réparties dans plus de 220 pays, il existe des exemples probants qui montrent que la langue influe sur notre manière de penser et conjointement notre état d’esprit. L’exemple de la population aborigène Kuuk thaayorre d’Australie, met en évidence les remarquables habiletés d’orientation de cette population, qui n’utilise que les points cardinaux pour faire la description spatiale des choses ou des personnes. En effet, les notions de droite et de gauche sont inexistantes dans leur langue et de ce fait, un Kuuk thaayorre ne dirait pas : « oh ! regarde, il y a une fourmi en bas sur ta jambe droite », mais plutôt : « oh ! regarde, il y a une fourmi sur ta jambe sud-ouest ». La langue Kuuk thaayorre impose donc à ses locuteurs de connaitre la position du nord et de surcroît, de maitriser les points cardinaux. Les Kuuk thaayorre n’ont pas peur de se perdre et se saluent en se demandant dans quelle direction ils vont (Boroditsky, 2011) :

— « Nord-est. Toi ? »

— « Sud-Ouest. Sinon, quoi de neuf ? »

Un autre exemple, extrait de mon expérience de vie à Hong Kong, vient du constat de la quasi-non-existence du quatrième étage dans les bâtiments hongkongais. Ce phénomène viendrait du fait que le chiffre 4 en mandarin, 四 ou « sì » se prononce comme “mort”, 死 ou « sì », et de ce fait, suscite la tétraphobie, la peur ou l’aversion du chiffre 4. C’est la raison pour laquelle, la population fait complètement fi de la présence du quatrième étage, qui correspond au palier dont on ne prononce pas le nom. 

Cependant, ce qui a attiré mon attention, c’est la découverte de la signification du terme « crise » en chinois, que j’ai tenté de comparer à sa définition en français et en Fongbé qui est ma langue maternelle.

Lors d’une récente conversation téléphonique, j’ai senti que mon état émotionnel se trouvait aux antipodes de celui de Jason, un ami hongkongais vivant à Gatineau : 

— Moi : « j’en ai marre Jason, le télétravail, les enfants et le fait de ne pas sortir c’est dur ».

— Jason : « Oui, je comprends. C’est la vie. Mais moi, j’ai du mal à cerner  les gens quand même ici ». 

— Moi : « Ah oui ? Pourquoi ? »

— Jason : « Eh bien, au boulot c’est comme-ci c’est la fin du monde. En visioconférence, toute l’équipe fait la gueule ».

— Moi : « c’est compréhensible, nous vivons quand même une crise sanitaire incroyable Jason ! »

— Jason : « Oui, c’est vrai. Mais il faut relativiser Florence. Sais-tu qu’en chinois, le mot crise se forme de deux caractères qui signifient “danger” et “opportunité”. Quand je leur dis en réunion que cette crise c’est l’occasion de se lancer et de saisir des opportunités, mes collègues me disent que ce n’est pas le moment et qu’il y a trop d’incertitudes. Moi, je leur dis que c’est justement pendant cette crise qu’il faut changer les choses ! »

Après vérification auprès de ma professeure de mandarin, le terme crise, « wēijī » en chinois simplifié se compose en effet des caractères « 危 », en pinyin « wēi » pour exprimer ce qui est « dangereux » et « 机 », ou en pinyin « jī » qui signifie « opportunité ». Le premier caractère « 危» représente un homme au bord d’un précipice, et le second, « 机» est associé au lexique des machines. Très largement utilisé dans le monde des affaires et de la politique, il s’agit d’une sémantique chinoise occidentalisée qui a longtemps nourri les discours de nombreuses figures politiques pour encenser la population en temps de crise (Zimmer, 2007). Les linguistes ne sont pas toujours d’accord sur la traduction précise du terme, Victor Mair, professeur de chinois et de littérature à l’université de Pennsylvanie, a classifié « jī » dans « wēijī » comme sémantiquement neutre. Il traduit donc « jī » par « la naissance de quelque chose ou d’un moment ». Et tandis que la polémique linguistique bat son plein afin de déterminer qu’elle est la véritable signification originelle de « wēijī », il est largement diffusé dans la conscience collective que « wēijī » signifie danger+opportunité. 

En français, selon le dictionnaire Larousse, le sens actuel du mot « crise » est défini comme une période très difficile dans la vie de quelqu’un, d’un groupe ou dans le déroulement d’une activité, etc. On parle aussi d’un passage ou d’une situation marquée par un trouble profond. La définition largement diffusée du terme met de l’avant une perspective totalement négative de la crise dans lequel je me sens évoluer. Pourtant, bien que le mot « crise » soit utilisé, de nos jours, pour désigner une période de difficultés, son sens étymologique signifie, « faire un choix » et « décider », du latin « crisis » signifiant un « assaut », et du grec krisis (« κρισις ») au sens de séparer, distinguer (Larousse érudit, 2009). 

En Fongbé, langue vernaculaire du Bénin, petit pays d’Afrique de l’Ouest, le terme « crise » se traduit par « Exɛnɛ » prononcé « echênin » qui signifie : « ça y est, c’est la fin ». Comme pour vouloir dire qu’on ne va pas s’en sortir ou qu’il n’y a pas d’issue. Les Béninois auront tendance à positionner le terme « Exɛnɛ » en fin de phrase, ce qui amplifie la situation irréversible de l’événement : 

— Moi : A mon wâ ? Nntê ka wâ nu yovotomê ? (Tu as vu ce qui se passe en France ?)—  Ma mère : Houn toun sî ! Amissa ton. Minâ Ku bî. Exɛnɛ ! (Mais oui, je suis au courant je suis en plein dedans ! La messe est dite. On va tous mourir. C’est la crise !)

En tant que locutrice franco-béninoise, j’ai déduit de ces petites recherches sémantiques que les langues avec lesquelles je communique teintent de manière négative la perception des impacts de la crise sur mon environnement. Dans ma tête, la crise du Covid, c’est un moment difficile qui marque la fin du monde.  Et bien qu’il reste beaucoup de chemin à faire pour valider le fait que la langue influence la pensée et l’état d’esprit, je réalise que nous ne sommes pas tous égaux, face à la positivité. Certains y ont accès plus facilement du fait de leur langue maternelle, d’autres viennent d’un peu plus loin. Pour ma part, j’ai dû trouver d’autres moyens de rester positive, comme dans la chanson du rappeur québécois Fouki, au moins à lui, sa maman lui a dit que dans la vie il ne faut pas être négatif.

Références : 

Boroditsky, L. (2011). How Language Shapes Thought. Scientific American, 304(2), 62-65. Retrieved April 3, 2020, from www.jstor.org/stable/26002395

Deutscher, G. (2016). Through the language glass: why the world looks different in other languages. London: Cornerstone Digital.

Larousse (2009). Dictionnaire Érudit de la langue Française, page 467, colonne I.

Whorf, B.-L. (1956). Language, thought and reality MIT Press traduction française: Linguistique et anthropologie Denoël 1969 
Zimmer, B. (2007). Retrieved from http://itre.cis.upenn.edu/~myl/languagelog/archives/004343.html

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